N° 04 · SAISON 25–26 Saint-Gervais, Mont-Blanc
WinterSport Le journal du froid et de la glisse Écrire à la rédaction
Sport

26 heures sans oxygène sur la face nord, le temps de Kilian Jornet sur l’Everest

Solène Arnal-Garnier 8 min de lecture

Le temps de Kilian Jornet sur l’Everest fait partie des chiffres les plus cités de l’alpinisme moderne : 26 heures pour rejoindre le sommet depuis le monastère de Rombuk, à 5 100 mètres d’altitude, par la face nord. L’ascension a été réalisée les 21 et 22 mai 2017, sans oxygène artificiel, sans cordes fixes et dans un style léger, fidèle au projet Summits of My Life.

Ce chrono ne dit pas tout. Pour comprendre la performance, il faut regarder le point de départ, l’itinéraire tibétain, la redescente, les conditions physiques et la seconde ascension quelques jours plus tard.

Le chrono exact : 26 heures jusqu’au sommet, 38 heures au total

La donnée centrale est simple : Kilian Jornet atteint le sommet de l’Everest, à 8 848 mètres, après 26 heures d’effort depuis le monastère de Rombuk. Le départ se fait à 5 100 mètres, soit environ 3 800 mètres de dénivelé positif jusqu’au toit du monde.

Kilian Jornet Everest temps : infographie sur 26 heures de montée depuis Rombuk
Kilian Jornet Everest temps : infographie sur 26 heures de montée depuis Rombuk

Le temps total compte aussi. Jornet redescend ensuite jusqu’au camp de base avancé, situé à 6 500 mètres, pour un ensemble d’environ 38 heures entre le départ, le sommet et la descente. L’aller-retour pèse autant que la montée, car la fatigue, le froid et le manque d’oxygène restent présents à chaque décision.

Repère Donnée
Départ Monastère de Rombuk, 5 100 m
Sommet Everest, 8 848 m
Temps de montée 26 heures
Temps aller-retour 38 heures jusqu’au camp de base avancé
Style Sans oxygène, sans cordes fixes, style alpin

Pourquoi le point de départ change la lecture

Comparer des temps sur l’Everest n’a de sens que si l’on précise d’où part le chronomètre. Certains départs se font depuis un camp haut, d’autres depuis le camp de base, voire plus bas. Dans le cas de Jornet, partir de Rombuk ajoute une difficulté nette : il ne s’élance pas seulement pour la portion finale, mais pour une progression complète depuis un point très inférieur au sommet.

Ce choix rend le chiffre de 26 heures plus parlant. Il associe endurance de longue durée, vitesse en haute altitude et capacité à franchir des sections techniques sans l’appui logistique habituel d’une expédition classique.

Un itinéraire par la face nord, plus exposé qu’une ascension classique

Kilian Jornet emprunte la face nord de l’Everest, aussi appelée voie tibétaine. Cette ligne est souvent considérée comme plus austère et plus engagée que la voie sud népalaise, notamment à cause de l’altitude prolongée, de l’exposition au vent et de passages raides. Les mesures disponibles évoquent 2 300 mètres d’ascension sur pente supérieure à 50°, ce qui donne une idée de l’exigence du terrain.

LIRE AUSSI  Chaussure de squat : 2,5 cm de talon et semelle rigide pour maximiser votre force
Monastère de Rombuk, point de départ de l’ascension de Kilian Jornet

La différence avec une expédition commerciale tient aussi à la philosophie de progression. Jornet avance sans oxygène artificiel, sans cordes fixes utilisées comme support permanent, et avec une assistance réduite. Seb Montaz l’accompagne jusqu’aux environs de 7 600 à 7 700 mètres, avant que Jornet poursuive seul vers le sommet.

Sans oxygène : une contrainte physiologique majeure

Au-dessus de 8 000 mètres, dans la zone dite de la mort, le corps fonctionne avec des marges très faibles. L’absence d’oxygène artificiel oblige l’organisme à s’appuyer sur son acclimatation, sa gestion de l’allure et sa tolérance au manque d’oxygène. La vitesse ne se résume pas à aller plus vite ; elle dépend surtout de la capacité à rester efficace sans s’épuiser trop tôt.

C’est là que la performance de Jornet se distingue. Son expérience de l’ultra-trail et du ski-alpinisme lui donne une endurance hors norme, mais l’Everest ajoute une variable que l’on ne maîtrise jamais complètement : l’altitude. Il faut avancer, ralentir au bon moment, économiser les gestes, s’alimenter malgré l’inconfort et garder une pensée claire.

Le style alpin, une logique de légèreté

Le style alpin privilégie l’autonomie, la rapidité et le matériel minimal. Il s’oppose à une approche plus lourde, fondée sur des camps successifs très équipés, de nombreuses rotations et un encadrement important. Dans cette logique, chaque objet porté doit avoir une fonction claire, car le poids devient un adversaire aussi réel que le froid ou le vent.

Sur l’Everest, cette légèreté a deux faces. Elle peut permettre d’aller vite et de limiter l’exposition au danger, mais elle laisse moins de marge en cas de mauvais temps, de problème physique ou d’erreur d’itinéraire. C’est l’une des raisons pour lesquelles le temps de Kilian Jornet impressionne : il repose sur un équilibre très fin entre vitesse et sécurité.

Préparation, acclimatation et gestion de l’effort

L’ascension s’inscrit dans le projet Summits of My Life, lancé par Kilian Jornet pour gravir de grands sommets dans un style rapide et épuré. L’Everest en est l’un des sommets les plus marquants. Avant une telle tentative, la préparation ne se limite pas à l’entraînement cardiovasculaire : elle comprend l’acclimatation, l’observation de la météo et la capacité à renoncer si les signaux deviennent mauvais.

LIRE AUSSI  Doudoune veste : comment allier isolation thermique, légèreté et style urbain ?

Kílian Jornet : biographie et records de l’ultra-traileur — Découvrez le parcours exceptionnel et les exploits en montagne du célèbre athlète d’ultra-trail Kílian Jornet.

En haute altitude, l’acclimatation suit une logique stricte : avancer par paliers, revenir, attendre, puis repartir. Pour un athlète aussi rapide que Jornet, la clé n’est pas seulement d’avoir un moteur exceptionnel, mais de laisser ce moteur s’adapter à un air raréfié, à une digestion perturbée et à un sommeil souvent médiocre. Cette discipline compte autant que la puissance physique.

Un exploit malgré des problèmes d’estomac

Lors de la première ascension, Jornet doit composer avec des problèmes d’estomac ou un virus. Ce détail compte, car l’alimentation et l’hydratation deviennent décisives sur un effort de 26 heures. En altitude, manger peut devenir difficile, boire demande de l’organisation, et le moindre trouble digestif peut provoquer une baisse d’énergie brutale.

Cette contrainte montre que la performance n’a rien de linéaire. Elle impose des ajustements permanents : modifier le rythme, accepter des passages plus lents, limiter les pertes et continuer à avancer sans franchir la limite physiologique.

La seconde ascension : 17 heures depuis le camp de base avancé

Quelques jours après son premier sommet, Kilian Jornet repart. Le 27 mai 2017, il réalise une seconde ascension de l’Everest, cette fois depuis le camp de base avancé à 6 500 mètres, en 17 heures. Cette répétition est l’un des éléments les plus marquants de l’histoire : gravir deux fois l’Everest en une semaine, sans oxygène, demande une acclimatation et une récupération exceptionnelles.

La seconde montée n’est pas une simple confirmation dans de meilleures conditions. Jornet doit notamment affronter un vent violent, ce qui ajoute une difficulté majeure sur la face nord. À ces altitudes, le vent augmente la sensation de froid, perturbe l’équilibre et peut transformer une progression déjà lente en effort continu.

Ce que la double ascension montre

La première ascension établit un chrono marquant depuis Rombuk. La seconde donne une autre lecture : elle montre que la performance n’est pas un coup isolé, mais le résultat d’une adaptation profonde à l’altitude. Beaucoup d’alpinistes peuvent atteindre un sommet au prix d’une mobilisation totale ; répéter l’effort quelques jours plus tard demande une récupération hors norme.

Il faut aussi garder en tête que l’Everest reste un environnement dangereux, même pour les meilleurs. Plus de 600 alpinistes atteignent le sommet chaque année, mais la fréquentation n’efface pas les risques : les statistiques récentes font état de 18 morts en 2023 et de 8 morts en 2024. Ces chiffres rappellent que la montagne ne devient jamais ordinaire.

LIRE AUSSI  Motivation sportive : 4 leviers pour transformer vos bonnes intentions en habitudes durables

Comparaison et portée dans l’alpinisme moderne

Le temps de Kilian Jornet sur l’Everest est difficile à comparer directement avec d’autres records, car les points de départ, les voies, l’usage de l’oxygène, les cordes fixes et l’assistance varient beaucoup. Une expédition classique peut s’étaler sur plusieurs semaines, avec acclimatation progressive, camps intermédiaires et fenêtres météo attendues avec soin. Jornet, lui, condense l’effort dans une approche rapide, minimaliste et très exposée.

Type d’ascension Logique dominante Différence avec Jornet
Expédition classique Progression par camps, acclimatation longue Temps global bien plus étalé, logistique importante
Ascension avec oxygène Soutien physiologique en très haute altitude Moins comparable à une montée sans oxygène
Style alpin rapide Légèreté, autonomie, exposition réduite par la vitesse C’est le cadre de la performance de Jornet

L’impact de cet exploit dépasse le seul chronomètre. Il a renforcé l’idée qu’un athlète issu du trail et du ski-alpinisme pouvait déplacer les repères de l’alpinisme en très haute altitude, à condition de posséder une vraie culture de la montagne. Jornet n’a pas seulement “couru” sur l’Everest : il a combiné endurance, technique, acclimatation, lecture du terrain et sobriété matérielle.

Pour vérifier les détails de l’exploit, les repères les plus utiles restent le blog officiel Summits of My Life, les récits spécialisés de l’époque et l’Himalayan Database. Le chiffre à retenir demeure celui-ci : 26 heures de Rombuk au sommet, 38 heures jusqu’au retour au camp de base avancé, sans oxygène et par la face nord. Un temps qui reste, au-delà du record, une démonstration rare de maîtrise en altitude.

Solène Arnal-Garnier
Retour en haut